Qu’est-ce que l’Entreprenariat Social et Solidaire ?

Apparue et répandue dans les années 1980-90, cette nouvelle vision de l’entreprise n’est pas unique : selon l’espace géographique ou bien la finalité de l’entrepreneur, le mode d’action sera différent. Cependant, il existe un dénominateur commun à ces initiatives, duquel découlent les grands principes de l’ESS : la pensée selon laquelle la création de profits ne doit pas être la finalité d’une l’entreprise, mais seulement un moyen pour accomplir une mission d’intérêt général.

         Cette mission repose sur les trois piliers du développement durable : les entreprises du secteur de l’ESS ont ainsi un projet économique (production de biens et services, modèle viable, création de richesses,…), une volonté d’engagement social (réintégration d’anciens prisonniers, garantie d’un juste revenu aux producteurs,…) et le plus souvent un modèle respectueux de l’environnement. La plus grande différence avec l’entreprenariat classique est ainsi le format choisi, en accord avec le projet et répondant à deux demandes précises : une gouvernance élargie et une lucrativité limitée. La plupart adoptent donc le format de coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, et ont une gouvernance participative.

         Cependant, au-delà de ces points communs essentiels, chaque culture a déployé une forme d’ESS différente, en accord avec ses valeurs et ses besoins. Dans les pays anglo-saxons, le modèle privilégié est celui de l’entrepreneur qui change le monde avec son idée. C’est donc moins dans le fonctionnement de l’entreprise ou le mode de production que l’aspect social est censé apparaitre que dans le produit lui-même, qui doit révolutionner la société par ce qu’il apporte aux consommateurs. En Asie, dans la lignée de la Grameen Bank fondée par Muhammad Yunus, s’est développée l'idée que la subvention aux besoins des pauvres est immense marché que le secteur privé devrait occuper. En Italie, l’ESS s’est développée pour assurer des services sociaux que l’Etat, en crise dans les années 1990, avait du mal à assurer. En France, les entrepreneurs sociaux cherchent le plus souvent à atteindre des objectifs à la fois par le bien ou service vendu et par le mode d’organisation interne à l’entreprise.

         Le poids pris par l’ESS dans l’économie en une poignée de décennies semble en grande partie s’expliquer par une demande de la population en ce sens, qui a permis la viabilité des projets. Les populations cherchent de plus en plus à consommer, épargner ou encore travailler autrement.

         Consommer autrement, cela revient principalement à utiliser des produits plus respectueux de l’environnement ou bien du consommateur lui-même, de sa santé, de la lutte contre le gaspillage. Ainsi, dans une étude du groupe Oeko Tex auprès de 11 000 consommateurs de 10 pays, 70% déclarent qu’ils veulent s’investir pour avoir un mode de vie plus durable et respectueux de l’environnement. Cela favorise l’émergence d’une offre allant dans ce sens : par exemple, Moino 91 récupère les invendus de boulangerie et les vend aux éleveurs locaux, ce qui évite le gaspillage et donne aux animaux, donc in fine aux consommateurs, une alimentation de qualité. Baluchon, lancé en 2013, offre de restauration saine et de saison pour salariés, livrée sur le lieu de travail et préparée uniquement par des personnes en situation économique précaire. Dans ces deux initiatives, on a bien un modèle économique efficace car répondant à une demande, qui est articulé autour d’un engagement social directe. Par conséquent, bien que leur aire d’action, comme pour la plupart des structures de l’ESS, soient locale, les initiatives ont un un impact direct à la fois pour les consommateurs, qui ont une garantie de qualité, et pour les habitants du territoire (approvisionnement peu cher, réinsertion,…).

         La montée de l’épargne solidaire est aussi relativement forte (déjà plus de 200 000 en 2005) : elle repose sur des principes non seulement économiques (taux d’intérêt, financement), mais aussi un objectif social partagé par épargnants leurs banques. L’épargne solidaire permet désormais d’investir, non plus uniquement en fonction de principes financiers, mais également en vertu de critères de solidarité et/ou de proximité. Babylon propose ainsi de placer l’épargne colletée dans des institutions de microfinance partenaires partout dans le monde, ce qui contribue au développement économique et à la réduction de la pauvreté dans les pays en développement.

         Enfin, beaucoup veulent travailler autrement : le succès du système coopératif et du mode de fonctionnement démocratique en entreprise se constate par le nombre de personnes qui y participent. Près de deux millions de personnes travaillent désormais dans les associations, coopératives, mutuelles, fondations, soit une augmentation de 50% par rapport à 1990.

         Les entreprises sociales et solidaires reposent donc sur des piliers similaires, et bien qu’elles aient des forment, des objectifs et des modes d’actions très variés, elles forment un tissu très solide et interactif. Elles se réunissent au sein de groupes locaux ou nationaux, sectoriels ou plus généraux comme le Mouvement des Entrepreneurs Sociaux (Mouves entre autres), et se rencontrent lors de forums et de salons (mois de l’ESS en novembre 2017, 24H de l’ES à Lille le 3 février 2017,…). Répondant à une demande de plus en plus importante, au coeur du renouveau de territoires en crises et en cours d’unification par une coopération qui s’installe entre les milliers de structures qui composent l’ESS, il n’y a nul doute sur le fait que cette nouvelle manière d’entreprendre deviendra essentielle dans le tissu économique de demain.

 

Antoine Malherbe